Peur : à ma chère amie que je n'écouterai plus autant.

Je reproduis ci-dessous une lettre que j'ai écrite au début de ma reconversion. J'étais traversé pas des peurs et j'avais besoin de prendre du recul. J'aime beaucoup revenir à ce texte. Il me rappelle que la peur est une amie chère, bienveillante, même si elle donne parfois trop son avis. Surtout, qu'il ne tient qu'à nous de l'écouter ou non.

 

Ma très chère Peur,


On se croise souvent en ce moment.


Pourtant, au lieu de te dire les choses en face, je t'écris une lettre. Pardonne ma timidité.


J'espère que tu n'y verras pas un manque de respect. C'est tout le contraire qui guide ma démarche. C'est pour te parler le plus justement possible, avec douceur et maîtrise, avec clarté aussi, que j'ai choisi ce format.


Impatiente comme tu es, tu te demandes sûrement pourquoi. Pourquoi cette lettre ? Quel mystère se cache derrière ce message ? Je vais tenter d'aller à l'essentiel pour ne pas te laisser en suspens trop longtemps. Mais, avant toute chose, je veux commencer par te dire merci.


Merci d'être là.


Merci de me protéger, de m'éviter des situations inconfortables, de m'empêcher de me mettre en danger. On sait tous les deux que, sans toi, j'aurais fini plusieurs fois dans de sales draps (😅).

Je mesure la chance que j’ai d’avoir une amie qui me donne des conseils, me soutient et reste à mes côtés quoiqu'il arrive. Tu étais là quand j'ai appris à nager ou à faire du vélo. Quand j'ai voulu partir étudier et vivre seul à l'autre bout de la France. Quand j'ai tenté d'inviter une fille pour la première fois. Quand j'ai voulu prendre la parole en public. Quand il a fallu tester, accepter, renoncer ou combattre. Et même si c'est insupportable de t’entendre dire : "Tu vois, je t'avais bien dit que c'était une mauvaise idée" à chaque fois que je me plante, je t’aime aussi pour ça (😘).


Grâce à toi, j’explore des territoires inconnus. C'est bien parce que j'ai "peur" que je m'aventure sur des chemins de traverse. Et quelles découvertes sur ces routes ensoleillées ! Quelles belles rencontres aussi ! Même si certains y voient du temps perdu, pour moi, ce ne sont que des expériences enrichissantes et formatrices. Oui, je l'affirme : si tu n’avais pas été là, je n’aurais jamais effectué quelques-uns des plus beaux détours de ma vie. Des détours qui m’ont ouvert de nouvelles perspectives et m’ont amené à faire des découvertes incroyables.


Que dire enfin du courage que tu me pousses à aller chercher et à révéler ? Quand je regarde derrière moi le chemin parcouru, je réalise qu’à chaque fois que je me suis dépassé, c’est parce que tu étais là. Et si je sais aujourd’hui qu’il y a quelque part, au fond de moi, un héros intérieur qui se tient prêt, c'est bien grâce à toi.


Merci ! Mille fois merci pour ça !


C'est parce que tu joues ce rôle si important que je crève de te dire ce qui va suivre. Tu ne le sais sûrement pas, mais tes excès m'ont aussi fait du mal...


"Qui peut vivre comme cela ?"


Ah ! Que ton envie de protection est parfois oppressante !


Ton entêtement m’a trop souvent amené à renoncer à des projets qui me tenaient à cœur. À rester bloqué, prostré, figé dans la boue, alors que la route était là, juste là, sous mes yeux. Il me suffisait de faire un pas. Un tout petit pas pour tout changer. Et pourtant.


Autant je ne te remercierais jamais assez de m‘avoir protégé des dangers de la vie, autant tes craintes irrationnelles, tes fantasmes, tes angoisses de rejet ou d’abandon, toutes ces blessures que tu projettes dans le présent et le futur n’ont cessé de me polluer la vie. J'ai bien essayé de te faire comprendre que je ne voulais pas en entendre parler, mais tu revenais sans cesse à la charge.


Sourde à mes demandes.


Oppressante.


Il ne s'agit pas de tirer un trait sur tout ce que nous avons vécu. Bien au contraire. C’est une question de dosage. Et je te demande de respecter mes limites. Tu le sais aussi bien que moi : la peur, poussée à l'extrême, mène à la colère. La colère à la fureur. Et la fureur au déséquilibre pathologique. Les muscles se tendent. Le ventre se contracte. Les problèmes s'accumulent et la santé se dégrade. Qui peut vivre comme cela ?


Je réalise en écrivant ces quelques lignes que je te fais porter le chapeau facilement. Comme si tu étais la seule responsable… C’est sûr que j’ai ma part de responsabilité ! C’est bien pour cela que cette lettre est si importante. Ce n’est pas un message de haine que je t’adresse. Ni un message d’adieu. C’est un message d’amour. Et c’est l’amour que j’ai pour toi, pour moi, pour nous, qui m’amène à faire un choix. Un choix qui nous permettra d’avancer ensemble.


"Je ne veux pas renoncer à mes autres besoins pour toi."


Souviens-toi de l’histoire de ce vieux sage amérindien que nous avons découvert il y a quelques années. Cette histoire de dilemme, de combat intérieur entre un loup, qui porte en lui la joie, le bonheur, la bienveillance, et son frère, qui porte en lui la peur, la colère, le rejet de l’autre. “Quel loup l’emporte à la fin ?” demanda le petit garçon. “Celui que je nourris” répondit le vieux sage.


Pour ma part, je n’ai envie d’affamer aucun des deux loups. Je les aime tous les deux. Ils participent l'un et l'autre à un équilibre. Mais je réalise avec le recul que j’en ai négligé un. Et il est temps de le nourrir.


Je sais que tu seras toujours là. Et d'ailleurs, j'y compte bien ! Comme tout mouvement génère de la résistance, chaque action amène avec elle son lot de peurs et d'angoisses. Mais je peux choisir d'y accorder plus ou moins d'importance. C'est ce qui m'amène à te dire ceci : oui, je compte sur ta présence. Oui, j’ai besoin de tes conseils. Mais je compte aussi sur toi pour accepter de ne plus être autant écoutée qu'avant. Pour prendre moins de place. Pour t’effacer aussi parfois.


Tu es très importante à mes yeux. Tu le sais, et j'ai pris le temps de te le dire et de te le répéter dans cette lettre. Tu m‘apportes de la stabilité et de la sécurité. Mais je ne veux pas renoncer à mes autres besoins pour toi. Ma vie doit aussi connaître son lot d'aventures, de rencontres, de folie même parfois ! Et je sais qu’il existe un moyen de concilier tout cela à la fois. De réunir sérénité et folie. D'exister entre l'ombre et la lumière. Ça commence par mettre de la distance entre nous.


Tu l'as compris, si je t'écris aujourd’hui, c’est pour te demander de laisser de la place à mon énergie créatrice. De me laisser essayer, tenter, innover. De me planter aussi. Cela fait partie du jeu.


Je te connais assez pour savoir que tu comprends parfaitement ma demande et ma démarche. Peut-être même qu'au fond, si je t'écris cette lettre aujourd'hui, c'est que tu as déjà accepté de faire un pas de côté.


Alors, en guise de conclusion, j’aimerais partager avec toi une conviction qui m’anime. Une certitude même. Demain, nous continuerons de faire de très belles choses ensemble.


En route ma très chère amie, en route !