C'est quoi "mushin", l'esprit "sans esprit" ?

Les musiciens sont peut-être ceux qui connaissent le mieux mushin.


Ce moment où l'esprit s'élève et les doigts bougent d'eux-mêmes sur le piano, grattent les cordes d'une guitare ou pressent intuitivement les touches d'un saxophone.


Quand une note en amène une autre.


Que la mélodie s'invente et s'interprète simultanément.


Et que le son transmet la vibration d'un souffle, la vérité d'un instant 🙂.


Vous l'aurez compris, mushin fait référence à un état d'esprit où l'action coule d'elle-même, simplement et naturellement, sans cogitation ni réflexion inutiles. Où les gestes se font, car ils doivent se faire. Et où le corps agit sans entraves.


Mushin est la forme raccourcie de l'expression japonaise "Mushin no shin", qu'on traduit souvent par "esprit vide" ou "non-esprit".


C'est un concept central dans le bouddhisme zen et les arts martiaux japonais, qui le voient comme le moyen d'atteindre satori, l'éveil spirituel, ou en d'autres termes, de faire coïncider pleinement le corps, l'esprit, et tout ce qui les entoure afin de recréer l'unité de la vie.


Bien que mushin fasse référence à un esprit "vide", il n'implique pas l'absence totale de pensée. Cela reviendrait autrement à souhaiter la mort de l'esprit et du corps. Il évoque plutôt un état d'omniscience, de clarté absolue, dans lequel l'esprit ne se fixe plus sur rien, car il capte tout en même temps. Le corps n'agit plus dans un but précis, il fait ce qui doit être fait, dans la justesse de l'instant, pour maintenir l'harmonie.


Cela peut sembler abstrait dit comme ça, mais c'est finalement assez simple à comprendre : mushin est le concept japonais de l'instinct, de l'intuition et du lâcher-prise. Il invite à identifier les moments où l'action est perturbée par un excès de réflexions. Et à stopper ce flux de pensées parasites, ou plutôt à le laisser passer sans s'y attarder, pour se remettre en mouvement de la façon la plus naturelle possible.


On comprend aisément que si l'esprit est occupé à anticiper, planifier, se soucier de ce que pensent les uns ou les autres, ressasser des événements passés ou s'auto-convaincre de certaines choses, etc., alors il est en dehors du temps présent, en dehors du corps, et que c'est donc impossible d'être dans la justesse de l'instant. Mushin invite à revenir ici et maintenant, dans ses sensations, puis à faire un premier pas.


Mushin coïncide avec la nature de l'eau qui s'écoule vers la mer, contournant les obstacles sans y prêter attention, imperturbable et légère.


La fluidité de l'action est essentielle et renvoie à un autre concept célèbre, très souvent évoqué dans le monde du développement personnel : le flow.


Pour le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi, le flow constitue un état dans lequel un individu se trouve quand il s'engage corps et âme dans une activité, qu'il mobilise avec aisance toutes les ressources intellectuelles et physiques à sa disposition, et qu'il éprouve un immense sentiment de satisfaction en réalisant l'activité en question.


On pourrait aussi bien parler d'état passionnel ou de transe, on ne serait pas très loin 😉.


Quoiqu'il en soit, mushin est moins un concept qui se comprend intellectuellement qu'un état qui s'expérimente et se ressent. Alors, voyons quelques pistes pour le faire.


Observer les transformations de l'espace et du temps.


Nous expérimentons toutes et tous mushin à intervalles réguliers dans nos vies. J'ai déjà évoqué les musiciens au début de cet article, mais les exemples sont nombreux, pour les artistes, et pas seulement.


Je crois que le mieux est d'apprendre à reconnaître mushin quand il est là avant de partir à sa poursuite. Et, pour cela, un truc tout simple consiste à observer les modifications de l'espace et du temps qui s'opèrent quand le mental se met en retrait.


On a tous déjà vécu ça, lors d'une compétition sportive, d'un examen, d'une balade en plein air, d'un moment convivial avec nos proches, en regardant une série TV, etc. : une heure ne semble durer que cinq minutes ; un long trajet s'avère beaucoup plus court que prévu ; une tâche complexe et pénible devient finalement simple et agréable.


Tous ces moments où on finit par se dire "C'est déjà fini ?", "Je n'ai pas vu le temps passer !", "C'était trop facile en fait" ou "On y retourne quand ?" sont d'excellents moyens de reconnaître quand le corps recommence à vibrer. Et ils portent en eux une vérité qui, finalement, en dit beaucoup sur nous-mêmes 🙂.


Je crois qu'il faut leur accorder plus de temps dans nos vies.


Car ils reflètent à leur façon notre nature profonde.


Écouter, ressentir, et laisser faire.


Pour expérimenter mushin, on peut aussi pratiquer des exercices qui nous permettent de percevoir ce qui nous entoure, non plus au travers des interprétations et des réflexions du mental, mais des sensations du corps. Pour ramener la conscience dans le hara (l'abdomen), se recentrer, être ici et maintenant.


Au premier plan de ces exercices, il y a bien sûr la méditation de pleine conscience.


Rien qu'en prenant le temps de respirer calmement, de scanner son corps et tout ce qui l'entoure en sollicitant tour à tour les cinq sens, on calme l'esprit, on clarifie la pensée, et on retrouve l'envie de passer à l'action.


Le sport permet également d'expérimenter cet état d'esprit, aussi bien en pratiquant un art martial, des postures de Yoga, un mouvement de Qi Gong, en participant à une course à pied, etc.


Ou ne serait-ce qu'en se baladant en forêt ou sur les bords de Loire 😀 !


On observe, avec l'entraînement et la répétition de mouvements corporels, une transformation du champ des possibles et une recomposition de nos systèmes de pensées. Ce qui était difficile au début devient simple et agréable. Certains mouvements se démarquent des autres, évoluent en fonction de nos capacités et révèlent à leur façon une sensibilité qui nous est propre.


Le même mécanisme se retrouve par ailleurs dans les activités artistiques. Avant d'interpréter, le musicien doit apprendre à jouer les notes, travailler ses gammes, etc.


On peut enfin approcher mushin par la pratique du mouvement régénérateur (Katsugen-Undo), un exercice du système involontaire découvert par Haruchika Noguchi et déployé en Europe par Itsuo Tsuda.


Quand le mental est mis en retrait, l'inconscient (l'intuition) prend toute sa place et permet au corps de bouger par lui-même. Ce faisant, il peut se réajuster et rééquilibrer les énergies internes. Toujours dans le but de préserver l'harmonie.


Écouter, ressentir, et laisser faire.


Trois mots qui définissent le mouvement régénérateur, et qu'on pourrait aisément utiliser pour définir mushin.


Je terminerai cet article en précisant que, pour moi, mushin n'est pas une doctrine de vie. C'est un guide, un idéal à atteindre. C'est tout à fait normal de traverser des moments de doute, de réflexion ou de cogitations profondes. De solliciter son mental pour analyser ou comprendre certaines choses. Ça participe même au mouvement de la vie 🙂.


Je dirais que mushin nous invite surtout à lâcher-prise quand on se sent écrasés. Quand des pensées perverses tournent en boucle, qu'on est à cran ou qu'on n'arrive plus à être dans l'instant, avec nos proches notamment. Il nous invite à nous reconnecter avec ce qui fait de nous des êtres humains. Et, enfin, il nous invite à nous faire confiance. Car mushin n'est pas tellement un concept de l'esprit. C'est surtout un concept de l'action.


La vie, c'est le mouvement.


Mettre le mental en retrait sert surtout à agir dans le respect de notre nature profonde.


Alors, en avant les amis !