Shoshin, l'esprit du débutant.

Lors de mes expériences professionnelles précédentes, j'ai parfois eu du mal à comprendre les recrutements "au diplôme" ou "à l'expérience". Car je voyais souvent arriver à des fonctions-clés des personnes intéressantes, certes, mais qui n'avaient pas forcément envie de s'investir outre mesure dans leur job.


Ni de développer une vision, ni de faire avancer une équipe.


En fait, j'ai très vite considéré que la motivation et l'envie de bien faire étaient des caractéristiques plus importantes que la "compétence" ou le "savoir-faire".


Entre celui qui sait, mais qui manque de fougue et d'insouciance, et celui qui a envie, mais ne sait pas toujours bien comment s'y prendre, je préfère largement le second.


Question de sensibilité, sans doute 🙂.


Je ne le savais pas encore, mais je touchais du doigt le concept japonais de shoshin, que l'on traduit généralement par "esprit du débutant" ou, plus rarement, par "âme pure".


Humilité et entrain.


Shoshin renvoie à un état d'esprit que nous avons toutes et tous expérimentés au cours de nos vies respectives.


Ce mélange d'euphorie, d'inquiétude et de bonne volonté, qui grandit en nous à chaque nouvelle expérience : premier rendez-vous galant, premier job, premier saut en parachute, premier voyage en terre inconnue, etc.


Cette énergie qui nous pousse à donner le meilleur de nous-mêmes, à aller chercher au fond de nos tripes les ressources pour réussir quels que soient les obstacles, à innover aussi, ou à sortir du cadre, si nécessaire.


Il nous invite à nous reconnecter avec cet "enfant intérieur", qui rêve, qui ose, et qui ne baisse jamais les bras. À redonner de la place à toutes ces belles énergies pour réduire d'autant la lassitude, la suffisance ou la mauvaise volonté, qui peuvent apparaître avec l'expérience.


Shoshin est aussi une invitation à l'humilité.


Humilité de l'homme face à la nature, et surtout, humilité de l'homme face au savoir.


L'idée derrière, c'est qu'il n'y a jamais de fin. Un voyage ne s'arrête jamais, et on n'arrête jamais de progresser en tant qu'être humain.


On découvre sans cesse de nouvelles choses.


On rencontre de nouvelles personnes. On apprend, on expérimente aussi, au gré de nos aspirations et de nos envies.


Nos certitudes évoluent, nos connaissances également.


Et, ce faisant, on n'est jamais autre chose qu'un débutant avançant sur le chemin de la vie.


L'erreur serait de rester figé dans son arrogance. D'avoir la prétention de savoir. Ou de prendre les autres de haut.


On retrouve en quelques sortes le paradoxe de Socrate : "Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien". Ou, en d'autres termes, plus on apprend, plus on découvre que nos connaissances sont limitées. Et qu'on ne comprendra jamais rien à 100 % ! 😄


Au mieux, on découvre une vérité, valable pour soi, à un instant T.


Et ce n'est déjà pas si mal, après tout ! 🙂

Finalement, shoshin comporte une double invitation :

  • Pour celui qui manque d'expérience, celle d'oser, de croire en soi et, surtout, en sa capacité naturelle à trouver des solutions aux problèmes qui se présentent sur la route, avec humilité et entrain. Le diplôme ou l'expérience ne font pas tout, quoiqu'en dise le monde occidental 🙂. La motivation, la créativité ou l'écoute de l'autre ont de la valeur et sont autant de forces chez les débutants pourtant sous-estimées.

  • Pour l'expert, celle de faire attention à ne pas se laisser emporter par l'ego, de se méfier des certitudes aussi, et d'apprendre à discerner sa propre arrogance quand elle se manifeste. De regarder chaque chose avec un regard neuf, presque ingénu, sans aucune prétention. L'expérience n'éclaire que le chemin parcouru. Et il y a toujours des choses à apprendre ou à remettre en question. En ce sens, shoshin ouvre la voie à mushin, l'esprit "sans esprit".

Shoshin dans les arts énergétiques.


Dans la pratique des arts énergétiques japonais, shoshin invite à se recentrer sur ce qui fait de nous des être humains, avant de vouloir être des experts. En d'autres termes, à accorder plus d'attention à la relation humaine qu'à la théorie.


Quand on entend aider quelqu'un, la chaleur humaine ou l'empathie constituent des éléments cruciaux. Or, le risque, pour le praticien expérimenté, c'est de se laisser emporter par sa technique, par son mental, au détriment de la relation qui se développe. D'intervenir sur le corps de l'autre sans réellement l'écouter. De travailler des points par "habitude" ou par "expérience", sans tenir compte de la personne qu'il a entre les mains. Le débutant, lui, compense généralement son manque de technique par une attention très chaleureuse et toujours bienveillante à l'égard du jusha (le receveur). Et c'est là, dans cette relation à l'autre si particulière, que s'exprime "l'esprit du débutant".


Pour cette raison, Shizuto Masunaga considère qu'un débutant peut donner de meilleurs shiatsu qu'un praticien expérimenté : "Dans le shiatsu, vous ne pouvez pas obtenir de réels effets si vous n'unissez pas vos sentiments avec ceux de votre patient (...) Même si vous débutez, vous pouvez donner votre shiatsu avec tout votre cœur, en espérant que la personne aille mieux. Grâce à ce sentiment, elle ira mieux, même si votre technique est limitée. Le receveur capte ce sentiment lorsqu'il est éprouvé par le praticien (...) Toutefois, dès lors que le praticien devient techniquement efficace et commence à se prendre au sérieux, il peut donner un shiatsu de façon égoïste en y impliquant son ego. Dans ce cas, son shiatsu n'aura aucun effet."


C'est en partie pour cela que le shiatsu est une pratique familiale avant d'être une pratique clinique. Tout le monde peut le pratiquer en adoptant shoshin.


Masunaga invite surtout le praticien expérimenté à voir chaque personne pour ce qu'elle est, avec un regard neuf, sans a priori, ni préjugé, ni aucune certitude. À se méfier de son égo. Et à repartir de zéro à chaque rencontre.


L'essence du "soin" est moins dans la théorie que dans la relation humaine.


Chaque relation est unique.


Et il y a toujours quelque chose à apprendre dans la relation qui est en train de se créer.


C'est à tout cela que shoshin nous invite à réfléchir. Et même si ça peut parfois sembler contre-intuitif pour nous, occidentaux, c'est au cœur de l'approche japonaise traditionnelle.